La Nuit juste avant les Forêts

Résumé

La nuit. La pluie. Un homme accoste un inconnu dans la rue. Il est étranger, saoul ou dérangé, ses propos sont décousus mais l’homme s’entête, il faut qu’il se fasse comprendre…

Prochaines dates

Du 29 mai au 2 juin 2019 au Lavoir Moderne Parisien.

Du 5 au 28 juillet au Théâtre du Petit Louvre à Avignon.

La pièce

Il pourrait s’agir des mille et une nuits, où conte après conte, un homme, éperdu, ivre, tente de s’agripper au premier entre-aperçu dans la nuit. Dans cetexte s’entrechoquent, comme on brode sur le motif, la parole brute et la haute poésie. Un flot de paroles, tel une rhapsodie vertigineuse disait Patrice Chéreau.

« Ce que l’on voit d’abord, explique Cécile Rist qui le met en scène, c’est un de ces inconnus envahissants qui nous encombrent. « L’Autre » quoi ! Celui qui n’est pas moi, à qui je ne veux en aucun cas ressembler, celui dont je veux me débarrasser pour retrouver mon confort, ma tranquillité, mon existence paisible… Cet autre, cet étranger qui aujourd’hui se multiplie sur les trottoirs de nos villes, vivant parmi les rats qui prolifèrent aussi, sans abri sous la neige, sans abri sous la pluie, arpentant les rames de métro. Ces autres que nous laissons (sur)vivre ou périr à nos côtés, évitant leurs regards, retenant nos mains que nous ne savons pas comment tendre, pris que nous sommes dans nos propres systèmes, dans nos propres engrenages, révélateurs de notre civilisation malade d’hypocrisie. »,  Martine Spangaro – directrice artistique du théâtre Le Petit Louvre / Avignon

Koltès nous tend le miroir de nos propres fêlures, de nos lâchetés, de nos espoirs aussi. C’est surtout d’amour dont il nous parle. Comme Rimbaud. Il nous embarque dans une folle nuit, étrange, envoûtante, qui résonne aujourd’hui de toute sa force.

Koltès, le début de la reconnaissance

Nous sommes en 1977 : cela fait maintenant sept ans que Koltès écrit pour le théâtre. Il est l’auteur de huit pièces et d’un roman : aucun de ses textes n’a été publié. Pourtant il s’entête à nouveau, et lui à qui on a tant reproché son goût pour les monologues persiste et signe avec le long texte à la première personne intitulé«La Nuit juste avant les forêts ». Cette pièce magnifique ne trouve ni éditeur ni producteur. Grâce à l’aide financière de Jean-Paul Wenzel, la pièce est créée au Festival off d’Avignon. Les spectateurs viennent chaque soir plus nombreux, le spectacle est un des succès du Off. La presse nationale, pour la première fois, s’intéresse à Koltès. (Réf : dossier de la Comédie de Reims).

La presse à la création

Extrait de la critique de Gilles Sandier en 1977

« Le jeune homme que fait parler Koltès, jeune frère de Rimbaud et de Genet, tente de retenir un inconnu qu’il a abordé dans la rue un soir où il était seul, seul à en mourir. Il parle, il parle aussi frénétiquement qu’il ferait l’amour, il crie son univers : ces banlieues où l’on traîne sans travailler et où pourtant l’usine guette, ces rues où l’on cherche un être ou une chambre pour une nuit, ou un fragment de nuit, où l’on se cogne à des loubards, un univers nocturne où il est l’étranger, l’orphelin, et qu’il fuit en se cognant partout dans sa difficulté d’être et sa fureur de vivre. C’est admirable : un texte superbe, sans littérature… » (Le Matin de Paris).

Note d’intention

Quel titre ! Mystérieux et sombre, promesse de poésie, de peur et de secrets, promesse tenue mais à l’envers…

Ce titre évoque l’ombre et les arbres, or nous voici plongés sous les lumières blafardes de la nuit urbaine. La parole que contient ce texte est poétique à l’envers, parce qu’elle est brute, parce qu’elle racle, parce qu’elle est rayée. Répétitions, boucles, redites, motifs qui s’enchevêtrent et se répondent chaque fois différemment, cauchemar et délice d’apprentissage pour l’acteur. C’est une parole de contraste. C’est une parole qui se révèle comme un négatif argentique.

Ce qu’on voit d’abord c’est un de ces inconnus envahissants qui nous encombrent de leur parole avinée et dont on ne sait comment se débarrasser sans les rendre violents, le relou par excellence ; un de ces « relous » qui empiète sur notre intimité, qui ne comprend pas la limite du toi et du moi, qui ne sait pas rester à sa place d’ « Autre », l’étranger par excellence ; un de ces étrangers qui nous enjôle, qui fait friser son regard pour créer la sympathie, et profite d’un sourire chapardé pour finalement demander quelque chose, un doigt qui va se transformer en bras, le mendiant par excellence ! Mendiant, étranger, relou ! « L’Autre » quoi ! Celui qui n’est pas moi, à qui je ne veux en aucun cas ressembler, celui dont je veux me débarrasser pour retrouver mon confort, ma tranquillité, mon existence paisible… Cet autre, cet étranger qui aujourd’hui se multiplie sur les trottoirs de nos villes, vivant parmi les rats qui prolifèrent aussi, sans abri sous la neige, sans abri sous la pluie, arpentant les rames de métro. Ces autres que nous laissons (sur)vivre ou périr à nos côtés, évitant leurs regards, retenant nos mains que nous ne savons pas comment tendre, pris que nous sommes dans nos propres systèmes, dans nos propres engrenages, révélateurs de notre civilisation malade d’hypocrisie.

Et voilà que tandis qu’il parle, tandis qu’il se répète, tandis qu’il nous envahit de sa parole débordante, c’est bien NOUS que nous rencontrons, nous avec notre cœur brisé, notre amour offert et piétiné, nous l’enfant vibrant, nous révolté par l’incohérence du monde, par le mensonge social, nous aspirant au partage, à la paix, à l’amour. Cet AUTRE c’est NOUS. C’est NOUS avec ce que nous avons de plus enfoui. Puis nous comprenons qu’il nous dépasse. Ce NOUS dont nous regardons, fascinés et effarés le reflet, c’est un NOUS entier, un NOUS intègre, un NOUS prêt à accepter les conséquences radicales de nos convictions et de nos choix, prêt à être ce fameux « changement que nous voulons voir dans le monde ».

C’est un tour de maître que réussit Bernard-Marie Koltès, et plus nous plongeons avec Guillaume dans le texte plus nous sommes saisis par sa puissance. Je suis soufflée par la métamorphose qu’il me propose, et nous mettons tout en œuvre pour permettre au spectateur de traverser le miroir avec nous dans une expérience sensible et tangible. Le danseur Matthieu Gaudeau nous accompagne pour élaborer cette incorporation.

Commencer par le cliché pour accéder à l’essentiel. Proposer au spectateur l’expérience troublante de ce catalogage immédiat de la différence, qui fait l’autre, étranger, dans son altérité si reconnaissable et radicale, pour ensuite le saisir par surprise de cette chose intime : être en (-) vie.

Cécile Rist

Parti pris de mise en scène

Dans le texte, L’Homme (l’Étranger) s’adresse à un jeune homme, accosté la nuit dans la rue. Ce « petit nerveux, aux traits fins, loulou venu tout droit de sa mère », il l’appelle son « camarade ». Il qualifie ce camarade de « pur » par opposition à tous ces « cons de français » avec lesquels « pour rien au monde, il ne voudrait se retrouver coincé dans une chambre ». Et ce n’est qu’à la fin, que l’on découvre si l’Homme voit dans ce jeune homme inconnu un potentiel amant, une vache à lait, un alter ego ou un sauveur.

« (…) je cours, je cours, je cours, je rêve du chant secret des arabes entre eux, camarade, je te trouve et je te tiens le bras, j’ai tant envie d’une chambre et je suis tout mouillé (…) ne dis rien, ne bouge pas, je te regarde, je t’aime, camarade, camarade, moi, j’ai cherché quelqu’un qui soit comme un ange au milieu de ce bordel, et tu es là (…) »

En montant cette pièce, ma crainte, issue de mon expérience de spectatrice, était de noyer le spectateur – pris en otage comme le jeune homme par la logorrhée de l’étranger. Je craignais de noyer le spectateur au point de le rendre incapable d’entendre et d’écouter l’extraordinaire parole de Koltès.

Il était fondamental que la situation et ses enjeux soient limpides et concrets. Il fallait donc que l’Homme s’adresse effectivement à quelqu’un, et que cette personne se trouve « prise en otage ».

 

 

C’est pourquoi, l’Homme joué par Guillaume, trempé, mouillé jusqu’aux os, s’installe effectivement face à un « jeune » homme choisi au hasard au 1er rang. Il lui parle puis lui offre un café. Plus tard il l’emmène dans une autre partie du plateau. Il en fait un témoin et l’oppose au reste du public qu’il qualifie sans cesse de « cons » de français. Cette opposition structurelle et incessante dans le texte, entre une foule générale honnie et un être particulier adoré, s’en trouve concrétisée : elle est éprouvée directement par le public dont l’un des siens a été choisi pour représenter cet espoir illusoire. J’ai donc mis en place un hold-up scénique qui fait la particularité de cette mise en scène. L’avant-première test a conforté ce partis-pris : il rend le texte limpide et génère une instabilité propice à l’écoute de cette folle nuit.

Cécile Rist

Distribution

Texte                                                       Bernard-Marie Koltès

Mise en scène                                                               Cécile Rist

Avec                                                             Guillaume Tobo (l’Étranger)

Servant de scène et musicien « live »           Bastien d’Asnières

Collaboration création Lumières                   Carole Van Bellegem

Scénographie                                               Cécile Rist, Guillaume Tobo, Bastien d’Asnières

Conseiller chorégraphique & mouvement Matthieu Gaudeau

Assistant à la mise en scène                                 Gilles Comode

Chargée de diffusion  interne                      Nathalie Desrumaux

Production et administration                         Cie BordCadre

Coproduction                                         Connectic Studio

Coréalisation                                                   Le Lavoir Moderne Parisien

Avec le soutien de                                                       Au 176 maison de production

Communication                                       1r2com

Remerciements à France Hamon ainsi qu’à nos mères pour leur aide si précieuse.